Interactivité(s) et médiation, en étroite relation



Jean-Thierry Julia, Emmanuelle Lambert

lerass – équipe Médiapolis

Université Paul Sabatier-Toulouse 3

115, rte de Narbonne 31077 Toulouse cedex 4

tél. : 05 62 25 81 91

jean-thierry.julia@iut-tlse3.fr, lambert@serecom.iut-tlse3.fr



Si les médias interactifs interpellent et séduisent parfois l’homo communicans que nous sommes, c’est semble-t-il à l’occasion de spécificités techniques inédites et de modalités de médiation renouvelées. Cd-rom, site web, borne interactive…, il n’en incombe pas moins à la recherche en communication de devoir s’interroger sur cette notion d’interactivité tant annoncée.

L’approche de la notion développée dans ce texte ne s’avérera ni strictement “ techno-centrée ”, envisageant le seul point de vue technologique, ni à l’inverse exclusivement focalisée sur l’utilisateur et ses usages. Conformément à la notion d’interaction qui sera initialement évoquée, elle se situera à la rencontre du technique et de l’humain, comme de nombreuses études actuelles en sciences de l’information et de la communication. Outre ces dernières, l’argumentation convoquera les sciences du langage ou bien l’informatique, et s’appliquera à différents produits de l’édition électronique.

Nous proposons dans cette étude de privilégier la notion au sens large de document, qui d’une part cristallise les potentialités d’interactivité, et d’autre part matérialise aussi bien les caractéristiques techniques du dispositif que la dimension d’usage qui lui est inhérente. L’interactivité sera ainsi envisagée en termes de contributions au document, qui permettront notamment de caractériser la relation de l’utilisateur aux objets inscrits dans ce document. Primat de la médiation, primauté de l’interactivité ? En quoi l’enrichissement des dispositifs de médiation par des spécificités interactives est-il alors lié à un renouvellement des modalités de cette dernière ?

Entre interaction et informatique

Le terme d’“ interaction ” apparaît à la fin du XIXe siècle dans le champ de la physique, pour désigner les phénomènes d’attraction-répulsion et d’“ action réciproque ” mis au jour entre particules élémentaires de la matière (gravitation, électromagnétisme, interactions faible et forte). Il suggère notamment, concernant de tels phénomènes, que la cause ne peut en être simplement imputée à l’une des particules, mais que chacune en est partie prenante ou même encore à l’origine. Dans la deuxième partie du XXe siècle, le terme connaîtra quelque succès et s’imposera dans la terminologie d’autres champs scientifiques.

Dans les années 50, des collaborations scientifiques réunissent aussi bien des mathématiciens comme Wiener, Shannon ou Von Neumann que des anthropologues comme Margaret Mead ou Gregory Bateson. Les uns s’attachent à l’étude des systèmes de télécommunication ainsi qu’aux codage et traitement de l’information ; les autres, dans une visée pragmatique qui deviendra l’apanage de la science anglo-saxonne, s’interrogent sur la dimension interactionnelle de l’activité sociale.

Une hypothèse épistémologique semble avoir fédéré l’activité de ces chercheurs : les uns partageaient l’idée que l’information numérique puisse à terme retracer le sens d’énoncés humains, quand les autres s’accordaient à penser que les interactions humaines puissent un jour devenir l’objet de calculs. L’activité scientifique tout entière se rangeait ainsi derrière l’intuition selon laquelle le réel n’existe pas en tant que tel mais est fondé sur les relations entre ses composantes. A l’image de ce que le monde physique de la matière était la conséquence d’interactions entre particules, le monde social ne serait qu’un ensemble de relations et d’interactions entre individus. Cette convergence marquera encore l’avènement scientifique des problématiques de communication, dès lors constitutive du réel…

G. Bateson ou R. Birdwhistell, et dans une moindre mesure les chercheurs de l’Ecole de Palo Alto, perpétueront une telle posture interactionniste ; E. Goffman insistera sur la dimension non-verbale du processus communicationnel ; à la suite de ces travaux, les interactions verbales se poseront comme objet d’étude renouvelé des sciences du langage. Dans le champ de la linguistique pragmatique, mentionnons les travaux d’Eddy Roulet et de l’Ecole genevoise, qui s’attachent à l’analyse du discours en situation, notamment de la conversation. Ces travaux ont permis l’élaboration d’un modèle discursif, autour des notions d’interaction, d’échange, d’intervention et d’acte, dont nous utiliserons certains résultats tant ils nous apparaissent pertinents pour ce qui concerne notre étude. Bien qu’il ne relève pas de la conversation, nous examinerons plus loin comment peut être caractérisé l’“ échange ” qu’autorisent les dispositifs interactifs.

L’histoire de la technique informatique, depuis Von Neumann et l’invention de l’ordinateur, aura parallèlement parcouru le dernier demi-siècle et opéré de nombreuses avancées technologiques. Depuis les années 90, il est convenu d’entendre par convergence technologique, autour de médias entre temps devenus “ électroniques ”, les contributions respectives des télécommunications, de l’audiovisuel et de l’informatique. C’est l’une des caractéristiques fortes de ce dernier secteur qui va notamment imprégner l’ensemble des dispositifs issus de cette rencontre. La technique informatique – étymologiquement celle du traitement automatique de l’information – a intrinsèquement toujours envisagé l’utilisateur humain comme fournisseur de l’information ou d’une partie de l’information à traiter. Si à l’occasion de cette convergence, il devient le “ correspondant à distance ” qu’il était pour les télécommunications, s’il reste le spectateur – et auditeur – dont une société de l’image a eu tôt fait de lui assigner le rôle, il n’en reste pas moins dans les médias qui nous intéressent, et ne serait-ce qu’a minima, un fournisseur d’informations pour le dispositif, quelle que soit comme nous le verrons plus loin la nature de ces informations 1.


Dans le sens d’une telle investigation autour de la pensée interactionniste, relevée aussi bien au sein des sciences exactes et dans ses prolongements technologiques qu’au cœur des sciences humaines et sociales, nous proposons de rattacher la notion d’“ interactivité ” à celle jusqu’ici évoquée d’interaction2. Cette filiation doit s’entendre à partir de la notion d’interaction, initialement issue de la physique, puis de la psychologie, et par la suite avérée dans le domaine informatique (“ interaction homme-machine ”), puis du verbe “ interagir ”, enfin de l’adjectif “ interactif ”. Elle correspondrait au trait sémantique, vérifié par ailleurs pour les mots “ agir ”, “ actif ” ou “ activité ”, non pas relatif aux “ choses faites ” mais à la “ qualité d’agent ” ou même à la “ faculté d’agir ”. Une telle interprétation, attestée en anglais (“ active : able to do things ”), relève en français d’un emploi vieilli, si ce n’est dans le domaine des sciences… physiques. Ainsi, à partir du verbe “ interagir ” (“ être susceptible d’actions réciproques ”), nous proposons d’entendre les interprétations suivantes : un objet sera dit “ interactif ” quand il sera susceptible – si ce n’est “ d’interactions ”, ce qui soutendrait pour l’objet une intentionnalité, tout du moins ­– d’être le siège d’interactions ; c’est-à-dire quand il sera susceptible d’être le siège d’actions réciproques avec l’homme ; l’“ interactivité ” mentionnera la qualité d’un tel objet3.

Le site web, le cd-rom et avant lui le “ vidéodisque interactif ”, la borne de même nom, le serveur vocal sont réputés et avérés interactifs. Le mél (courrier électronique) ne le serait pas au premier chef puisque ne faisant que supporter une simple interaction humaine écrite ; néanmoins le dispositif autour du serveur de courrier électronique pourrait l’être de par certaines fonctionnalités indépendamment proposées à chacun des interlocuteurs (mémos électroniques, réponses automatiques, retour d’erreur, etc.). De la même façon, en tant que simple support d’une interaction humaine, le téléphone ne serait pas interactif, quand le répondeur téléphonique le serait quant à lui, au même titre que le serveur vocal dont il n’est localement qu’une déclinaison.

Avant même ses récentes déclinaisons de “ livre interactif ” ou autres “ histoires dont vous êtes le héros ”, ou bien encore les œuvres de Queneau, nous pourrions déjà mentionner le livre comme précurseur d’interactivité : bien qu’à la charge du lecteur (et non à celle d’un dispositif automatique – là réside la différence), le renvoi à une note, le contenu d’un sommaire ou l’appel explicite à d’autres ouvrages, sont, dans un registre strictement textuel, autant de “ propositions d’action ”.


Les réflexions autour de la notion d’interactivité amènent par ailleurs à l’étude des “ modalités de production ” des documents4, ou de ses parties constitutives. Il convient alors d’entrevoir du côté des théories linguistiques de l’énonciation, les modalités de production et de réalisation de tels énoncés.

Une interaction se précise en effet dans la possibilité pour l’utilisateur d’exercer certaines compétences pour l’énonciation, c’est-à-dire pour le processus de production – ou tout du moins d’instanciation ou d’actualisation – de l’énoncé. L’interactivité est en effet attestée quand utilisateur et dispositif médiatique se voient associés à la réalisation effective du message – leurs positions n’en étant pas moins dissymétriques –, et que ceux-ci coopèrent dans l’acte d’énonciation participant de ce discours. Dans un processus renouvelé, l’action de l’utilisateur participe à la production de contenus dans le cadre de la relation, quand bien même les contenus énoncés seraient pour l’essentiel le fait du dispositif. Dans de tels documents interactifs, les énoncés non encore actualisés demeurent latents ; par ses actions, l’utilisateur va réunir les conditions de leur énonciation et contribuer ainsi à leur “ réalisation ”. En effet, en amont de l’énonciation et dès la conception d’un tel document, les pré-énoncés s’insèrent déjà dans une “ structure discursive, [pour l’instant] incomplète ”5. Il conviendra, dans l’interaction avec le document, de compléter celui-ci par un certain nombre de contributions, a minima signifiantes de ce qu’elles déclencheront. De ce fait, si des actions opératoires viennent à compléter de façon symbolique l’accès au document – si l’acte devient symbole, le dispositif dans son ensemble pourra recréer l’illusion d’un échange au fondement de la communication. Nous verrons plus loin que ce ne sera le constat que d’un instant.

Relation ou bien simple “ réaction ” ?

L’interactivité place l’utilisateur, jusque-là spectateur, dans une relation inédite avec son objet. Elle serait même, comme le suggère une étude sur la consultation de cd-rom culturel, une réponse positive et gratifiante à un désir latent du public d’être réellement actif : “ cette nécessité de faire quelque chose quand on regarde devient extrêmement rassurante et gratifiante : elle garantit l’exercice d’une activité face à l’œuvre ”6.


Dans le simple cas d’une interface graphique (avec système de pointage tel que la souris), ces actions peuvent d’ores et déjà se révéler diverses, indépendamment de l’objet qu’elles visent (mot, bouton, image, etc.). Nous citerons pour exemple – ne serait-ce qu’avec la souris, et en ne mentionnant qu’un seul bouton – les clic, double-clic, glissé, survol, station, butée sur les bords, etc. D’autres systèmes privilégieront le son et la voix, d’autres encore ne s’en tiendront qu’à la commande tapée au clavier. Quelle qu’elle soit, la contribution de l’utilisateur initiera le processus ; dès son immédiate prise en compte par le dispositif, l’action de l’utilisateur validera la relation dans le registre caractéristique du “ ici et maintenant ”, indispensable à l’interaction. Mentionnons sur ce point les “ pièces électroniques ” d’Antoine Schmitt, qui en viennent paradoxalement à intégrer quelque interactivité, quoique non indispensable, qui n’est là que pour témoigner de la temporalité d’un déroulement de ces œuvres dans l’instant présent7.


Si ce n’est de faire seulement “ acte de présence ”, l’interactivité au sein d’un dispositif peut permettre à l’utilisateur, selon le désir du moment, de porter un regard attentif ou furtif, lent ou rapide sur les objets. Face à un document organisé linéairement, l’utilisateur n’a d’autre possibilité que de “ feuilleter ” l’ensemble de façon univoque ; néanmoins à l’inverse d’autres dispositifs imposant cette lecture linéaire (télévision, cinéma…), il pourra décider du moment pour y effectuer chacune des transitions vers le prochain élément à consulter. De ce fait ne pourrait-on voir dans le cd-rom un éloge du rythme choisi par ce spectateur-utilisateur ?


Le livre de Lulu, cd-rom ludo-éducatif explicitement présenté sous forme d’un livre, propose dans un premier temps de “ feuilleter l’ouvrage ” en activant le coin droit de la page-écran, qui alors se met à tourner ; le cd-rom L’art du XXe siècle autour de la fondation Maeght, propose pour introduction à l’œuvre d’un artiste, un parcours déjà choisi au fil de quelques- unes de ses œuvres. Ce type de consultation, au fondement d’autres produits (journal électronique, afficheur public, présentations assistées par ordinateur, pages “ tunnel ” à l’entrée d’un site web…) renvoie à la structure du diaporama, dont au mieux l’utilisateur pourra choisir le rythme. Mentionnons dans ce même sens certains produits pédagogiques, où l’appel à cliquer sur l’élément évoqué (personnage, animal…) n’est là que pour implicitement caler le rythme du document sur celui de l’enfant et de son pédagogue, permettre tout aussi bien une pause, avant de passer à la suite du document.

Les médias interactifs reprennent encore des possibilités proches de celles d’autres médias lorsqu’il s’agit de regarder à nouveau ou de s’arrêter sur un élément (retour en arrière ou arrêt sur image en vidéo par exemple) ; les modalités de cette consultation deviennent à leur tour inédites quand elles permettent d’examiner en détails l’élément en question : délimitation de la zone choisie, recadrage, vision d’un détail, grossissement ou agrandissement par fonctions “ loupe ” ou “ zoom ”.

La place précise et l’investissement de l’utilisateur dans les produits interactifs se manifestent surtout par l’introduction de ce qui se révélera être une nouvelle modalité discursive. Outre le rythme de consultation, cette dernière s’affirme à travers la possibilité inédite des choix de parcours et de cheminements pour la consultation : parcours personnalisé, thématique, aléatoire, visite guidée, etc., ou même encore multiples fenêtres pour présenter simultanément plusieurs tableaux sélectionnés, dans le cd-rom Le mystère Magritte.


Dans une première étape de l’histoire de l’écriture interactive, ce ne sont en effet pas tant des contenus inédits que des “ parcours multiples ” qui seront révélés lors des utilisations du document. La bifurcation dans les cheminements de consultation, la cascade des choix de l’utilisateur sont alors synonymes de modifications et d’actualisation du récit8. Cette multiplicité est en fait inhérente à la technique informatique et au traitement automatique de l’information. La science algorithmique formule en effet trois seules structures universelles à toute articulation d’unités informationnelles : structures séquentielle, alternative, itérative (ou répétitive). Ces trois structures algorithmiques induisent au fondement trois “ structures ” ou trois cheminements élémentaires de consultation, respectivement trois types de navigation9 : la consultation en séquence (pour laquelle nous précisions le choix du rythme) ; l’alternative dans la consultation ou bifurcation de parcours, notamment à la base de l’arborescence ; le retour ou le saut en avant dans la séquence ou l’arborescence, caractéristiques du graphe.

Les parcours multiples naissent avec l’architecture arborescente, qui organise, hiérarchise l’ensemble des contenus et autorise par-là un certain repérage cognitif. Plusieurs structures alternatives simultanées (classification multicritère) viseront à parfaire ces opérations. A l’inverse de l’arbre, “ clair ” mais rigide, le graphe amène une composante de circulation aisée, d’association entre items jusque-là dissociés, mais défait alors toute hiérarchisation établie. Avec l’augmentation du nombre de nœuds d’information, l’interactivité inaugurée avec la structure alternative, prolongée par les facilités du graphe, bute alors sur la cohérence de parcours multiples qui deviennent problématiques pour l’utilisateur, et sur l’immersion rapide de celui-ci, parfois jusqu’à l’errance. Dans ce sens, la rapidité des déplacements, la diversité des choix et la perception engendrées par cette “ interactivité ” pourraient être rapprochées de la superficialité du zapping10 ; ou bien être considérées comme une possible appropriation des contenus par l’individu, quand cette “ navigation ” relèverait néanmoins de sa décision 11.

La spécificité discursive des médias interactifs découle in fine de cette possibilité laissée à l’utilisateur de construire son propre discours, là où les médias traditionnels véhiculent essentiellement un discours imposé. Sur médias interactifs, le récit – et par-là même le sens ? – est en grande partie construit par les choix de l’utilisateur. Et si aucun discours privilégié n’y est convoqué, de tels médias font toutefois participer le public, interactivité aidant, en donnant la main à ce “ spect-acteur ”, la parole à ce “ spectateur-sujet ”.


C’est ce que pressentent certaines analyses portant sur l’interactivité et son corollaire, l’écriture multimédia, mais qui ne concluent souvent qu’à un même processus général : décompter, retrouver, découvrir, confronter des informations, inaugurer un parcours inédit et ainsi un nouveau récit au sein d’une multitude de possibles : l’interactivité est ainsi rarement envisagée à d’autres fins que de maîtriser le nombre12. Or, le nombre n’induit en rien la nature de l’échange symbolique qui devait faire advenir la machine au rang de véritable partenaire dans le dialogue.

Nous convoquerons ici le modèle linguistique de l’Ecole genevoise que nous évoquions plus haut. Un tel modèle pour l’échange discursif – dont la conversation est l’archétype, mais ne saurait être la seule forme – fournit en effet les notions adéquates pour l’analyse d’une interaction entre “ partenaires ”. La forme monologale ou dialogale d’un échange (selon le nombre de ses participants) se double de la fonction monologique ou dialogique, qui viendra caractériser un discours : l’échange, constitutif du dialogue, alternera ainsi interventions initiative et réactive des participants, autour d’une fonction illocutoire que l’une imposera à l’autre, indépendamment du contenu 13. Le “ dialogue ” avec le média interactif ne s’avère être alors qu’un discours certes dialogal, mais néanmoins monologique, où l’utilisateur humain n’a d’autres possibilités que d’y tenir la position réactive. Et conviendra-t-on ici qu’en place d’interactivité, nous n’avions affaire qu’à simple réactivité 14.


Cette première approche de la notion d’interactivité aura toutefois révélé la contribution de l’utilisateur et certaines modalités de son implication. Dans le prolongement de cette analyse, nous examinerons comment les dispositifs interactifs sont encore susceptibles d’instaurer d’autres relations aux objets du document.

Interactivité, mise à disposition et médiation

Dans le prolongement de nos questionnements autour des dispositifs interactifs, nous pourrions nous demander si ces nouvelles modalités de médiation ne vont pas concourir à de nouvelles formes d’appropriation de contenus et d’implication de l’utilisateur. Certains auteurs iraient ainsi jusqu’à proposer que l’interactivité soit synonyme d’émancipation des nouveaux médias “ [au-delà] de leur simple fonction-outil, jusqu’à les amener à un rôle de partenaire de l’utilisateur humain, avec qui un véritable dialogue est instauré ”15.

L’interactivité permet certes à l’utilisateur l’élaboration de son parcours et de son propre discours, mais elle va parfois au-delà en s’acheminant surtout vers l’intégration de certaines contributions, l’utilisateur pouvant parfois se faire co créateur. Outre ce premier niveau d’interactivité analysé, dans lequel l’utilisateur chemine et fait des choix, un autre est en effet à entrevoir qui permettrait “ d’intervenir réellement sur le contenu du cd-rom, et non pas dans les seules limites autorisées par le scénario ou pour le temps éphémère de la consultation ”16. Cas encore très marginal sur cd-rom, dans lequel l’utilisateur “ peut apporter des modifications qui s’intègrent à l’œuvre ”17, voire même la possibilité de faire une “ analyse active par manipulation ou trituration des œuvres ”18. Une telle interactivité s’affirme déjà depuis l’intégration d’opérations élémentaires (imprimer, récupérer des images, faire des classements personnels…) jusqu’à des manipulations effectives du contenu (annotations, retouches d’image, etc.). Ces actions ne sont plus seulement des réponses à ce qui est proposé, mais s’avèrent des choix délibérés et pour partie des actes “ créateurs ”. Le cd-rom Machines à écrire, autour des écritures de Perec et de Queneau, illustre par la manipulation des mots et les contributions de l’utilisateur, cette relation aux objets par ailleurs tout à fait conforme au “ rapport à la langue ” des auteurs.


De telles contributions ne peuvent être de mise que lorsque les contenus ne sont plus uniquement fournis par le dispositif technique, comme dans la partie précédente. Outre les sites web de type contributif, ceux de type “ forum ” relèvent de cette catégorie d’interactivité. Ainsi, dès que l’utilisateur quitte la position réactive de la seule formulation d’un choix, il accède à une possible production de textes, d’images, de sons qui viendront contribuer à l’énoncé. Le document change alors de statut : il devient document ouvert, au sens d’Eco, qui pourra être enrichi des diverses contributions d’utilisateurs.


Pour préciser la notion, Balpe propose une typologie notamment basée sur les interactivités hétéronome et autonome19 : la seconde recouvre la production de contenus originaux, énoncés qui n’auraient jamais été pré-énoncés comme tels. Or, de telles réflexions privilégient une investigation du côté du média et nous souhaiterions montrer comment la dernière forme d’interactivité évoquée peut être pensée du côté de l’utilisateur. En effet, son processus communicationnel ne sera plus fondé sur l’échange symbolique, inepte à cet endroit, mais sur l’“ échange de rôle ” et l’alternance dans l’énonciation : “ le lecteur-récepteur devient momentanément producteur de son propre discours ” ; de “ sujet-lecteur ”, il devient “ sujet-producteur ”20 ; et jusque-là en position réactive, il prend à présent l’initiative. Nous pourrions encore considérer qu’avec cette forme d’interactivité, il s’agisse “ d’une autre façon de penser et d’agir la pensée par expérimentation et manipulation, d’une nouvelle scription… ”21.


Nous voudrions encore souligner que la complétude de telles structures discursives puisse dès lors se jouer aussi, si ce n’est dans le registre de l’acte, tout du moins dans celui du geste, c’est-à-dire du faire. Il s’agirait ainsi, selon Weissberg, d’un nouveau genre de geste qui souligne une “ agrégation entre le geste et le regard (et le couple souris-cliquage n’est pas le seul exemple dans la galaxie des interfaces haptiques) dans une nouvelle perception-action… ” et ce dispositif associant lecture et écriture dans la lectacture, voire la spectacture, se situerait donc entre production et appropriation22. Un tel dispositif pour le geste et la manipulation pourra alors s’attacher à tout objet “ consulté ” : l’interactivité qui en découle participera de cette consultation et démultipliera la perception et la compréhension : faire tourner l’image et ainsi observer la sculpture ; faire défiler le texte et réagencer la chanson ; s’essayer au dessin sur la toile d’un maître, etc. Il recouvre alors la notion d’image actée23, ou plus généralement ici d’“ objet acté ”.


Du statut d’image activée, actée, ou encore interagie selon les auteurs, l’image pourrait acquérir celui d’image-relation, en référence aux images-mouvement et images-temps de Deleuze, dont la fonction et la spécificité dans les produits multimédias seraient la présentation d’une interaction fondée sur le jeu. Le dispositif interactif, pour reprendre la réflexion de Boissier, irait ainsi depuis la visibilité et la lisibilité, jusqu’à la jouabilité24. L’interactivité marquerait alors d’une certaine façon, le passage d’une relation de l’ordre du pathétique à une interaction plus ludique avec les objets25. C’est par exemple le cas dans le cd-rom Moi, Paul Cézanne, qui propose des épreuves et des lettres à découvrir dans les décors, ou le site de la Cité des sciences dans lequel des jeux et quizz permettent d’apprendre par manipulations et en s’amusant. Dans un tout autre domaine, nous proposons de voir dans les sites consacrés à la Bourse, des dispositifs contribuant à l’acculturation d’un savoir économique qui n’est plus seulement asserté et explicité, mais “ démontré ”, lié à d’immédiates mises en œuvre, construit par manipulations de portefeuilles virtuels, étayé par de nombreuses simulations, dont la dimension ludique pourra contribuer à banalisation et facilitation cognitives26.


L’interactivité décrite jusque-là, à l’œuvre dans nombre de produits multimédias, est selon nous révélatrice d’une nouvelle modalité de communication, quand l’un des objectifs de la médiation serait de mettre à disposition les objets – ou plus exactement leurs doubles médiatisés. Nous avons ainsi proposé, dans le registre strictement muséologique des cd-roms culturels, de nommer mise à disposition cette nouvelle modalité de médiation des œuvres auprès du public27. Nous proposons d’étendre cette notion à la médiation électronique, dès lors que l’utilisateur sera autorisé autour des objets “ consultés ”, à des actions contributives, créatives ou re-créatives, et même souvent récréatives.


Avec la proximité et le contact, émergerait aussi la dimension phatique – au fondement de la relation, révélant le désir du sujet de redevenir explicitement partenaire dans la relation, et surtout d’être actif comme nous le soulignions au début de la deuxième partie. De la sorte, nous inclinerions à penser à une réintroduction du sujet à l’endroit même de ces interactions, lors des mises à disposition d’objets sur médias interactifs. Cette affirmation du sujet trouverait encore un écho dans d’autres pratiques au sein de l’espace public. Des modalités de médiation analogues sont en effet observées, qui placent par ailleurs la relation directe aux objets, voire la création, au centre des préoccupations communicationnelles28 : les travaux pratiques ou bien les pédagogies participatives de type Freinet en milieu scolaire ; les ateliers de découverte et de créativité, notamment dans les musées ; les expositions qui mettent en scène le visiteur dans des dispositifs interactifs, etc.

Les interactivités techniques proposées dans les cd-roms et sites web ne seraient-elles pas finalement la trace, dans sa version médiatisée, d’une modalité de médiation relationnelle jusque-là spécifique à l’espace public ? Et les médias interactifs ne seraient-ils pas les plus à même d’“ imiter ” et de traduire au plus près une telle relation aux objets ?

1.  Outre l’unité pour le traitement de l’information (unité “ centrale ”), l’informatique a de tout temps différencié dans les architectures techniques, d’une part les “ périphériques de sortie ” pour la restitution à l’utilisateur des informations traitées (sur écran, papier, ou par voie sonore), d’autre part les “ périphériques d’entrée ”. Ceux-ci sont spécifiques de ce que l’utilisateur fournit un certain nombre d’informations : selon les époques technologiques, par l’intermédiaire d’une carte perforée, d’un clavier, ou, conjugué à un système d’interface graphique, d’une souris, ou encore par l’intermédiaire d’autres équipements, parfois plus particulièrement destinés à l’image et au son (scanner, caméra, microphone et autres équipements d’“ acquisition ” d’informations tels que capteurs, thermomètre, etc.).

2.  Julia Jean-Thierry, 2002, “ Interactif and not (interaction or hypertexte). Réflexions autour de la notion d’interactivité ” (article soumis).

3.  Si l’interactivité mentionne une qualité intrinsèque de la dyade “ humain-objet ”, la notion a pu être utilisée par abus de langage dans une acception extrinsèque. Ainsi, la “ télévision interactive ” ne relèverait ainsi pas de spécificités strictement interactives, quand le dispositif doit encore s’adjoindre le média téléphonique pour faire preuve d’interactivité. Le dispositif global serait certes interactif, mais non pas celui strictement télévisuel.

4.  Mabillot Vincent, 2000, Mises en scènes de l’interactivité. Représentations des utilisateurs dans les dispositifs de médiations interactives, thèse de doctorat en Sciences de l’information et de la communication, Université Lyon II.

5.  Mabillot Vincent, 2000, op. cit.

6.  Davallon Jean, Gottesdiener Hanna, Le Marec Joëlle, 1999, “ Le cd-rom de musées, vers de nouveaux rapports du public aux œuvres ? ”, in Château Dominique, Darras Bernard (dir.), Arts et multimédia. L’œuvre d’art et sa reproduction à l’ère des médias interactifs, Paris, Publications de la Sorbonne, p. 135-148.

7.  Schmitt Antoine, Avec détermination, 2000, <http://www.gratin.org/as>.

8.  Séguy Françoise, 2000, “ Les questionnements des écritures interactives ”, Les Enjeux de l’information et de la communication, n° 1, Université Grenoble III, <http://www.u-grenoble3.fr/les_enjeux>.

9.  Pelé Gérard, 1999, “ Hyper ”, in Château Dominique, Darras Bernard (dir.), Arts et multimédia. L’œuvre d’art et sa reproduction à l’ère des médias interactifs, Paris, Publications de la Sorbonne.

10.  Michaud Yves, 1997, “ L’art numérisé ”, Dossiers de l’audiovisuel. Peinture et télévision, n° 73, Paris, La Documentation française.

11.  Bourriaud Nicolas, 1998, Esthétique relationnelle, Paris, Les presses du réel.

12.  Koechlin Olivier, 1995 “ Existe-t-il une écriture interactive ? ”, Dossiers de l’audiovisuel, n° 64, Paris, La Documentation française.

13.  Roulet Eddy et al., 1985, L’Articulation du discours en français contemporain, Berne-Francfort, Peter Lang.

14.  Séguy Françoise, 2000, op. cit.

15.  Lamizet Bernard, Silem Ahmed, 1997, dir., Dictionnaire encyclopédique des sciences de l’information et de la communication, Paris, Ellipses, p. 312-313.

16.  Davallon Jean, Gottesdiener Hanna, Le Marec Joëlle, 1999, op. cit.

17.  Michaud Yves, 1997, op. cit.

18.  Stiegler Bernard, 1997, “ Précis de décomposition ”, Dossiers de l’audiovisuel. Peinture et télévision, n° 73, Paris, La Documentation française.

19.  Balpe Jean-Pierre, 1996, Techniques avancées pour l’hypertexte, Paris, Hermès.

20.  Gardies André, 1999, “ De quelques contraintes scénaristiques du “langage multimédia” ”, in Château Dominique, Darras Bernard (dir.), Arts et multimédia. L’œuvre d’art et sa reproduction à l’ère des médias interactifs, Paris, Publications de la Sorbonne.

21.  Casanova Françoise, Darras Bernard, 2000, “ Multimédia et métasémiotique iconique ”, MEI : Multimédia et savoir, n° 11, l’Harmattan.

22.  Weissberg Jean-Louis, 2001, “ Figures de la lectacture, le document hypermédia comme acteur ”, Communication et langages, n° 130, p. 59-69.

23.  Weissberg Jean-Louis, 1999, Présences à distance, Paris, L’Harmattan.

24.  Boissier Jean-Louis, 2001, “ La perspective interactive. Visibilité, lisibilité, jouabilité ”, Revue d’esthétique, n° 39, Paris, éd. J.-M. Place.

25.  Douplitzky Karine, 1996, “ Peut-on pleurer devant un cd-rom ? ”, Les cahiers de médiologie, n° 1, Paris, Gallimard.

26.  Julia Jean-Thierry, 2002, “ Portefeuilles virtuels et simulation boursière : une approche ludique et interactive du capitalisme ”, colloque Savoirs formels, savoirs informels, Louvain-la-Neuve (Belgique), grems/ Université catholique de Louvain, 21-22 mars.

27.  Lambert Emmanuelle, 2000, La communication muséale au regard des cd-roms culturels, mémoire de dea, Université Toulouse-Le Mirail.

28.  Lambert Emmanuelle, 2002, “ Image, acte et relation dans la médiation culturelle ”, Recherches récentes en Sciences de l’information. Convergences et dynamiques, Paris, adbs Editions, p. 327-337.