Logiciels libres : de l'utopie au marché

Dominique Desbois, Nicolas Jullien, Thierry Pénard, Aymeric Poulain Maubant, Jacques Vétois, Jean-Benoît Zimmermann


En janvier 1999, était organisé à l'ENST Bretagne un colloque pluridisciplinaire sur la question du "libre". A l'initiative d'Aymeric Poulain Maubant et de Nicolas Jullien, des économistes, des informaticiens, des juristes étaient invités à réfléchir sur le phénomène des logiciels libres. L'intérêt était d'offrir des points de vue différents sur la même question, de susciter des échanges et des débats. Plus d'une vingtaine de communications ont été présentées dont celles de Roberto DiCosmo et de Bernard Lang, bien connus pour leur engagement sur les logiciels libres. Pendant ce colloque, se déroulaient en parallèle un salon et des séminaires de formation à l'attention des utilisateurs d'informatique (salariés et chefs d'entreprise, enseignants, responsables d'associations et de collectivités locales, etc.) afin de les sensibiliser aux logiciels libres et de leur en montrer l'intérêt par rapport aux solutions traditionnelles de type Microsoft. Cette manifestation sera reconduite du 7 au 10 Février 2000 en vue de continuer et d'approfondir le débat ; toutes les informations sont disponibles sur Internet : http://libre.enst-bretagne.fr/ .

Terminal était présent à Brest par l'intermédiaire de deux membres de son comité de rédaction. L'idée a surgi de profiter de ce colloque pour construire un numéro spécial. Terminal, qui n'a pas encore abordé la question du logiciel libre, se devait de contribuer ainsi au débat, tant les implications de ce phénomène sont importantes, aussi bien au plan économique, qu'aux plans sociologique, juridique et politique. C'est aussi un phénomène qui interpelle la communauté des informaticiens, car il présage de l'émergence d'une nouvelle forme d'organisation, dont les racines sont d'ores et déjà profondément ancrées dans la réalité d'Internet.

Un double souci nous a guidés dans la construction de ce numéro spécial. Il s'agissait d'une part, de rendre le numéro le plus accessible possible au lecteur, en privilégiant des articles non techniques qui traitent du libre dans ses dimensions économique, juridique et sociale. D'autre part, il s'agissait de porter un regard critique et distancié sur le phénomène des logiciels libres, en soulignant ses succès, mais aussi ses limites. Au final, ce numéro spécial constitue un éclairage et un acte de réflexion sur le sens du terme "libre" attaché à un logiciel. Que peuvent nous apprendre les logiciels libres sur les modalités de création, de coordination et de régulation des activités socio- économiques ?

Aujourd'hui les logiciels libres et leur vaisseau amiral Linux abordent très certainement un des virages les plus stratégiques de leur courte histoire. Et ce virage est sans doute particulièrement délicat du fait qu'il découle du succès, voire de l'engouement, qu'ils suscitent depuis à peine plus d'un an auprès d'une catégorie élargie d'utilisateurs de micro- ordinateurs. Jusqu'ici, le développement du libre était souvent considéré comme une affaire d'informaticiens dans la mesure où il ne débordait guère de cette communauté virtuelle d'utilisateurs-développeurs sur laquelle se fonde le modèle du "bazar". Or voilà que le succès du libre atteint aujourd'hui la catégorie des simples utilisateurs, ou tout au moins la part la plus dynamique d'entre eux, souvent très jeune, férue du net et qui contribue à diffuser à la fois chez les particuliers et dans les entreprises, des concepts innovants, des pratiques en évolution constante, des produits et des standards fondés sur des règles nouvelles. En témoigne la multiplication des dossiers, des rubriques, et même des magazines entiers, consacrés à Linux et aux logiciels libres.

A travers cette catégorie d'utilisateurs éclairés, c'est le marché grand public (particuliers et entreprises), un marché de masse, qui commence à s'ouvrir au monde du libre. Jusqu'ici, les logiciels libres n'avaient occupé des positions significatives que dans des utilisations gérées par des professionnels de l'informatique, comme on peut le constater avec la pénétration effective de Linux dans le seul segment des serveurs de stations Internet. Cette petite révolution et les nouvelles perspectives qui s'ouvrent ainsi au logiciel libre, soulèvent une série de questions sur lesquelles il paraît utile de s'arrêter un instant. On pourra passer rapidement sur les questions relatives à la convivialité des logiciels et sur la qualité des interfaces utilisateurs que cette évolution requiert. Mais cet "emballage" est sans doute plutôt affaire d'éditeurs qui peuvent parfaitement facturer ces services sans être en contradiction avec les fondements du libre. Beaucoup plus fondamentale est à notre avis la question du clivage des utilisateurs, en deux catégories dont les motivations et l'implication diffèrent fondamentalement. D'une part, la communauté des "utilisateurs-développeurs" constitue depuis l'origine la force vive du monde du libre. D'autre part la catégorie des "simples utilisateurs" voit dans le libre la quasi- gratuité, certes, mais surtout le moyen d'échapper à l'enfermement dans le monde Microsoft et d'accéder par-là à la variété et à la liberté de choix. Pour ces utilisateurs, la libre- disposition des codes sources n'est assortie d'aucun intérêt direct, pas plus que ne le serait celui des codes du monde Windows.

De fait, si la dynamique d'évolution restait le meilleur garant contre les comportements opportunistes dans un monde limité à une population d'utilisateurs-développeurs (on ne peut pas rester dans la course sans participer), il en va tout autrement lorsque ce monde s'ouvre à de simples utilisateurs. En effet cette nouvelle catégorie d'utilisateurs se voit dans la situation de bénéficier des résultats des efforts collectifs de développement de la première catégorie, sans qu'aucune contrepartie ne soit exigée de leur part ni sous forme pécuniaire ni sous forme de contribution à l'effort collectif. On se trouve par conséquent dans une situation de "free-riding" collectif, conscient ou non qui peut mettre en péril le modèle du bazar lui-même. Pour l'économiste, il n'est pas difficile de concevoir qu'un bien public puisse contribuer à la réalisation de bénéfices privés. Mais il devient beaucoup plus problématique de comprendre comment un équilibre peut être obtenu, lorsque la production de ce bien public résulte d'un processus privé, fut-il collectif, sans intervention ni principe de rémunération de nature publique. Et ceci nous conduit précisément au cœur d'un des paradoxes des discours autour du libre, puisque l'on entend dans le même temps d'un côté défendre une liberté d'entreprise fondée sur l'initiative privée et des modes de régulation collective, mais non-publique, et de l'autre réclamer un engagement des institutions publiques dans le soutien au monde du libre.

Un aspect corollaire de cette question est l'intérêt soudain du monde marchand pour le modèle du libre. De Netscape à IBM en passant par Intel ou SUN, il est clair que l'engouement soudain pour le modèle et la "libération" de certains codes, avec des cadres juridiques spécifiquement conçus, ne résulte pas d'une démarche philanthropique ni d'un amour de l'art. Il y a dans cette situation des positions fortes à conquérir, non seulement pour faire contrepoids aux volontés hégémoniques de Microsoft, mais aussi tout simplement pour tirer parti à la fois des capacités créatrices non rémunérées d'une communauté d'utilisateurs-développeurs et pour tirer profit des besoins d'une catégorie d'utilisateurs simples qui ne sont pas opposés à rémunérer à leur juste prix des produits de qualité qui présenteront l'avantage supplémentaire de les dégager de la tutelle d'un seul et même fournisseur. Il est amusant et significatif à cet égard que l'un des derniers arguments utilisés par Microsoft, dans le cadre du procès intenté par le Département du Commerce aux Etats-Unis, ait été que l'existence de Linux et des logiciels libres montrait bien que la position de monopole qu'on lui attribuait n'était pas fondée puisqu'il y avait place pour d'autres solutions que Windows et ses produits liés.

Une autre question que soulève ce tournant historique du libre, est également celle de la variété. Les logiciels libres ont trouvé autour de Linux une plate-forme système qui permet de développer un grand nombre d'applications libres, et auquel se rallie actuellement un nombre croissant d'applications non-libres. Mais cette adhésion quasi unanime autour d'un seul et même système alternatif ne constitue-t-elle pas l'émergence d'un nouveau standard de fait qui conduirait le marché d'une situation de monopole à une situation de duopole. La question mérite d'être posée même si le standard alternatif offert par Linux n'est pas de nature propriétaire. Certes il existe d'autres systèmes d'exploitation alternatifs, mais pour le moment confinés soit à des architectures propriétaires, soit à une population trop restreinte d'utilisateurs et qui ne bénéficient pas non plus de la notoriété que Linux s'est forgée notamment grâce aux médias. Il existe également des logiciels libres sous Windows ou sous Mac-OS, mais qui restent de l'ordre d'une offre dispersée d'applications. La seule vraie question, de nature technico-économique nous paraît être la suivante : une architecture de micro-ordinateur pilotée sous Linux constitue-t-elle un modèle suffisamment universel et susceptible d'une suffisamment grande diversité de configurations, pour couvrir sans restriction les besoins des utilisateurs, avec une variété optimale d'outils d'application. En effet sortir du monde des logiciels propriétaires ne signifie pas que les externalités de réseau seraient amenées à disparaître et celles-ci doivent être prises en compte aussi bien au niveau système, qu'au niveau des applications. Un équilibre efficace devrait par conséquent être trouvé entre les effets résultant du succès d'adoption des systèmes libres et l'adéquation des applications offertes aux besoins d'utilisation, laquelle requiert une certaine diversité des outils d'application. De notoriété publique, les logiciels libres couvrent encore assez mal les domaines de la gestion et de la bureautique, par exemple. Dans l'idéal, on pourrait souhaiter qu'émerge une charte d'interfaces des OS alternatifs, dans le même esprit que les "systèmes ouverts" des années 80, qui permettrait que l'ensemble des applications puisse tourner indifféremment sur n'importe lequel de ces systèmes d'exploitation. On est loin par conséquent du mythe d'une valeur sociale attachée au rythme de l'innovation qui fait dire à certains auteurs que ralentir le rythme de l'innovation serait intrinsèquement dommageable.

Reste enfin le délicat problème de la propriété intellectuelle. Certes le modèle du CopyLeft, instauré par la FSF dès les années 80, a permis de donner un fondement juridique à une démarche construite sur la non appropriation privée de la propriété intellectuelle. L'idée d'une mutualisation du savoir et d'un partage de la connaissance est évidemment au cœur du modèle coopératif des logiciels libres. Mais sa coexistence sur les mêmes domaines de savoir, avec un modèle productif fondé sur l'appropriation privée du savoir, n'est pas sans poser de délicats problèmes. La multiplication de licences spécifiques hybrides, intermédiaires entre la General Public License de la FSF et le CopyRight traditionnel témoigne de la difficulté à composer entre les deux mondes. Si l'on pose la question sous l'angle de la brevetabilité, le problème devient plus aigu puisqu'il concerne alors le fond et non plus simplement l'expression et c'est toute la dynamique de fonctionnement de l'industrie logicielle qui est interpellée. Le problème est complexe et il ne suffit pas pour le résoudre d'opposer un monde du matériel qui serait celui de l'appropriable à un monde de l'immatériel qui serait celui de la connaissance pure. Certes des algorithmes utilisés en informatique, comme un algorithme de compression de données, expriment des raisonnements mathématiques parfois complexes, qu'ils traduisent dans un langage approprié à un contexte informatique. Mais dans quelle mesure doit-on les considérer comme de la connaissance pure, alors même qu'ils sont construits comme des procédés de manipulation d'ensemble de données, c'est-à-dire d'objets immatériels ? Il y a péril à voir le législateur trancher sous la seule pression des grands éditeurs de logiciel. Mais le problème doit être discuté sur le fond car il est de plus en plus clair qu'il n'existe pas de frontière définie entre d'un côté une connaissance pure, bien public et, de l'autre, des procédés industriels, traités comme des biens privés, parce que protégés par un arsenal juridique adéquat. Les logiciels libres ont le mérite de poser la question avec un éclat nouveau. Mais cette question doit être considérée révélatrice d'une problématique beaucoup plus large, celle des industries fondées sur la science et la connaissance, dans laquelle l'appropriation privée du savoir va rencontrer constamment la question de déterminer ce qui est appropriable et ce qui ne l'est pas. La question de la brevetabilité du vivant en constitue déjà une illustration très délicate, à la fois sur le plan juridique et éthique, mais aussi sur le plan économique et sociétal.

Face à toutes ces questions, l'ensemble des textes que nous avons regroupés dans cette livraison spéciale de Terminal, tente d'apporter des éléments de réponse, des pistes de réflexion ou des arguments de débat. Une chose est certaine, c'est que l'avenir du libre n'est pas tracé. Il dépendra certes des choix stratégiques des acteurs qui, partisans ou adversaires, s'évertueront à en favoriser le succès ou à en précipiter l'échec. Un élément déterminant cependant devrait être de nature institutionnelle : standardisation, propriété intellectuelle, mais aussi modalités d'attribution des marchés publics, stratégies d'orientation de la recherche… En prenant le tournant du marché grand public, le logiciel libre ne peut plus rester dans un modèle d'auto-organisation, produit d'informaticiens pour des besoins d'informaticiens. Aujourd'hui le logiciel libre devient une composante stratégique du monde de l'informatique et des technologies de l'information. Il sera de plus en plus difficile au monde politique d'ignorer cette réalité-là.

Ce numéro est par conséquent construit autour de trois parties : dans la première, nous avons interrogé Richard Stallman de la FSF (Free Software Foundation) et Bernard Lang (AFUL et INRIA) en reprenant les grandes questions qui semblent se poser dans la phase actuelle.Cette partie fait le point sur la manière dont le mouvement du logiciel libre s'est constitué et imposé comme une réalité incontournable selon une logique à la fois nouvelle (Dominique Desbois) et profondément ancrée dans l'histoire de l'informatique et dans sa dimension utopique (Jacques Vétois). Le logiciel libre est replacé dans le contexte historique de l'informatique, par rapport au monde UNIX et au monde des PC (Nicolas Jullien). L'analyse des discours autour du libre montre enfin l'émergence d'une nouvelle voie dans les relations "homme-machine" (Philippe Labbé).

La deuxième partie regroupe des contributions d'économistes, qui s'attachent à analyser les logiques de ce phénomène apparemment "anti-économique", sur le plan de la production (François Horn), de la circulation (Godefroy Dang-Nguyen et Thierry Pénard), de la propriété intellectuelle (Jean-Benoît Zimmermann) et des rapports au monde marchand (Christian Genthon et Denis Phan).

La troisième partie enfin porte sur les usages et les pratiques dans les communautés d'utilisateurs, dans le monde de la recherche (Jean M. Thiéry) et de sa valorisation (Meryem Marzouki et Alain Greiner), dans le monde des programmeurs (François-René Rideau Dang-Vu Bân) ou celui des formations doctorales (Pascal Degiovanni et Christophe Gouinaud). L'article de Marie de Besses met en outre l'accent sur l'hétérogénéité dans l'adoption et les choix.

Pour compléter l'ensemble, diverses informations pratiques ont été rassemblées en fin de parcours, concernant les ressources disponibles sur le thème du logiciel libre, dans la littérature et sur Internet.