Un nouvel eldorado ?

Jacques Vétois



Le mini-krach boursier du mois d'avril a finalement rassuré les économistes. La "véritable" économie n'a pas encore réellement pâti de la chute brutale du cours des actions des entreprises des nouvelles technologies, mettant simplement à mal des spéculations hasardeuses. La valeur des actions d'une entreprise ne peut rester indexée longtemps simplement sur le nombre de visiteurs d'un site WEB, aussi alléchant soit-il, sans que soit pris en compte à un moment ou à un autre les profits réellement générés par cette entreprise. Le développement de nouveaux secteurs économiques dans l'histoire du capitalisme est rempli de telles tentatives spéculatives qui finissent toujours par un retour au principe de réalité aux dépens de ceux qui y ont investi leurs économies ou qui se sont endettés pour se lancer dans la création de "start-up" à partir d'une maquette d'application informatique hâtivement construite.

Je ne veux pas dire par là que le terme de Net-économie ne recouvre aucune réalité tangible. Le succès de Microsoft, au delà de ses démêlés avec la justice fédérale américaine, prouve le contraire. Mais souvent, le commerce électronique tant vanté n'est qu'un habillage, à l'heure Internet, de la classique vente par correspondance. La Redoute et la Camif pour ne citer que ces deux exemples en France, utilisent tous les moyens à leur disposition pour diffuser leur catalogue, hier le Minitel, aujourd'hui le WEB agrémenté d'un paiement en ligne si celui-ci offre suffisamment de garanties. Mais la part de la vente en ligne dans le commerce en général n'ira pas au delà d'un certain seuil (de l'ordre de 10% du commerce global selon certaines estimations) car le goulot d'étranglement du transport des marchandises ne sera pas levé à moins de multiplier par deux ou trois le trafic dans nos villes déjà saturées. Et puis malgré tous les efforts publicitaires consentis, les acheteurs préfèrent encore souvent voir, toucher, essayer avant de mettre la main à leur porte-monnaie.
Là ou le commerce électronique prend vraiment son sens et peut révolutionner les pratiques des consommateurs, c'est celui des biens numérisables ( musique, logiciels, jeux vidéo, livres téléchargeables ....) ou des services en ligne (consultation d'informations, formation, réservation, assurance...). Mais toute oeuvre numérique est reproductible à l'infini pour un coût dérisoire et sa valeur tend donc tendanciellement vers zéro à moins d'instaurer une rareté artificielle pour sauvegarder les marges bénéficiaires des cyber-entrepreneurs. Les difficultés de nombreux éditeurs et producteurs, l'âpreté des négociations sur le partage des rentes induites par la création intellectuelle (droits d'auteur, brevetabilité des logiciels) et le succès du phénomène du "Libre" sont des indices des contradictions dans lesquelles se débattent les acteurs de ce secteur. Dans le secteur du livre, certains auteurs et éditeurs en sont réduits à vouloir faire payer les abonnés des bibliothèques publiques, menaçant celles-ci de leur refuser le droit de prêter leurs ouvrages. Le logiciel est devenu la chasse gardée de quelques groupes comme Microsoft, dont les pratiques sont maintenant bien connues et les équipes innovantes des start-up n'ont souvent d'autre avenir que le rachat au meilleur prix par ceux-ci.
Il reste un domaine où évidemment les techniques du multimédia et de l'interactivité apportent de réels changements, c'est celui de la publicité et du marketing. C'est d'ailleurs le seul marché vraiment porteur de la Net-économie et c'est par lui que se rémunèrent actuellement un certain nombre d'entreprises en pointe. Mais le consommateur et le citoyen y gagnent-ils vraiment quelque chose ?

Des boites aux lettres électroniques encombrées, la multiplication des bandeaux publicitaires sur les écrans de navigation sont le lot commun quotidien des utilisateurs d'Internet. L'information cherchée est obtenue par quelques clicks de souris, mais l'internaute a laissé des "traces électroniques" qui sont analysées, stockées, vendues souvent au mépris des droits élémentaires des personnes. Le gouvernement prépare une nouvelle loi sur la société de l'information. La perspective d'un nouvel eldorado lui fera-t-il oublier que son premier devoir est de faire d'Internet un espace public, ouvert et démocratique et non pas la chasse gardée des puissances d'argent ? Un gouvernement qui inscrit la promotion de l'économie solidaire dans son action devrait favoriser l'accès de celle-ci et du monde associatif en général à Internet comme contrepoids au monde marchand.